CHÈRE NUIT GRIS - BLEU

" Nous vivons avec tout ce que nous pouvons.

Et avec tout ce que nous sommes.

Et nous les sceptiques, nous les dupés, les piétinés,

les désemparés et abandonnés, nous les désillusionnés de Dieu et du bien

et de l’amour, nous avec notre connaissance amère : nous, nous attendons chaque nuit le soleil.

Nous attendons, après chaque mensonge, à nouveau la vérité.

Nous croyons en chaque nouveau serment dans la nuit, nous les nocturnes.

Nous croyons au mois de mars, nous croyons en lui au beau milieu du mois de novembre.

Nous croyons en notre corps, en cette machine, en son être-encore-demain, en son fonctionner-encore-demain.

Nous croyons au soleil torride et brûlant dans la tempête de neige.

En la vie nous croyons, nous : au beau milieu de la mort. "

 

Wolfgang Borchert — 

 

Avec :

CLÉMENT DELPÉRIÉ
THOMAS DELPÉRIÉ

REGARDS COMPLICES :

MARTINA RACCANELLI /

CÉDRIC PAGA (LUDOR CITRIK) /

JEAN-BAPTISTE TUR /

 

 

 

Le masque, le nez, se grimer, en lambeaux, dans une littérature en ruine,

au milieu de villes-mondes, dans le désastre politique, écologique, économique,

prendre une pierre, un mot, une rime, un vers, et les jeter en plein dans la gueule des murs qu’on érige,

ne pas attendre la catastrophe, elle est là, devant nous, enjamber les gravas, souffler sur la poussière,

réveiller les morts, une bonne fois, crier, n’avoir en patrie que l’enfance,

et se rendre compte que ce n’était pas des cailloux devant lesquels on est passé, 

il y a deux phrases, mais le corps d’un vieillard sans vie, ah oui, mince, tant pis,

à qui la faute hein, on savait pas, on avait pas su, on aurait jamais cru, puis pas coupable et à qui la faute,

suis pas responsable, moi. 

 

De guerre lasse, c’est un concert, une poésie, un débit à la Kerouac, à la Ginsberg,

une BOMB, un KADDISH, un solo, une errance, une partition morbide, un sombre pressentiment,

une joie non mesurée, une effervescence comme un MAGNUM de pétards, une logorrhée,

un concerto de RACHMANINOV, 

une kalach…

 

Il y a là deux personnes. 

Un nez rouge, et un autre là, un drôle de musicien qui joue dans les ruines les derniers sons possibles,

puisqu’il n’y a plus rien… 

Il n’y a plus rien de la ville qu’on connaissait, elle a été détruite,

il n’y a plus que du dehors, indivisible, étendu, et puis, quelques restes, quelques objets perdus,

et un clown, et c’est là qu’ils sont. 

 

Mais si, lui, le clown, il veut croire qu’il y a bien quelque chose puisqu’ils sont là, 

puisqu’ils sont bien vivants là au milieu des ruines, et que quand il tape ou gratte,

ça fait un son et ça fait que l’autre aussi il crie et cherche encore, et se marre,

et essaye de se suicider, et avance, quand même, malgré, tout, voilà. 

 

Qu’est-ce qu’on écrit sur les murs de notre monde ? 

Qu’est-ce qu’on murmure sur des ruines ? 

Qu’est-ce qu’on fait comme blagues quand les morts sont bien plus nombreux que les vivants ? 

Qu’est-ce qu’on crie sur les bâtiments de notre vie ?

De nos villes ?

C’est quoi être responsable ? 

Ça veut dire quoi avoir la responsabilité ? 

Qu’est-ce qu’il reste quand il n’y a plus rien ?

 

Mais je les vois sourire, chanter, jouer avec rien, inventeurs d’un avenir surgi de la plus grande pauvreté.

Des enfants, Niki Giannari écrit que « têtus, (ils) se donnent émus à la vie ».

Ce sont eux surtout qui« réapparaissent / comme l’accomplissement d’une prophétie presque oubliée ».

Ce sont donc eux, les principaux « contrevenants », les « indisciplinés » par excellence, qui savent traverser l’histoire.

On dirait que, plus ils sont petits, plus ils sont tenaces.

Ils savent, souvent mieux que leurs parents, faire le mur, c’est-à-dire passer par dessus les murs qu’on oppose à leur désir d’avancer dans la vie. »

 

Georges Didi-Huberman - « Passer quoi qu’il en coûte »

L’enfance me fascine.

Quand je regarde mes dix dernières années de travail, il y a toujours une inclination à l’enfance.

Je la cherche, ma tête m’y ramène sans cesse, ces questions là me touchent.

Quand on regarde une seconde vers le monde dans lequel on s’engouffre, l’intelligence nous sauvera.

Pas celle qui divise en notes, diplômes, compétences ; mais celle qui donne l’élan de réfléchir, contester, lutter, mettre en doute, critiquer.

Qu’est ce que vont faire les enfants qui naissent ?

Arriveront-ils à sortir la tête des montagnes de plastique ?

Arriveront-ils à ne pas étouffer, comme les dauphins avalant les pailles qu’on déversent ?

L’insolence me fascine.

Quand je regarde mes dix dernières années de travail, il y a toujours une inclination à l’insolence.

Et elle va de pair avec l’enfance.

L’enfance est insolente.

Elle fait fi des convenances, et combat les règles injustes.

Elle se battra toujours pour avoir le cri le plus haut.

Elle se battra pour rigoler encore et toujours face au sérieux planétaire.

Et elle deviendra sérieuse quand il s’agira de faire face.

Face à elle-même.

Face aux puissances.

Face à la vie qu’elle méritera de brûler.

Et le clown me semble être cet enfant insolent.

Clément Delpérié -

Il y a pour moi dans la musique quelque chose d’innommable parce qu’au-delà de tout. Au-delà de tout ce qu’il y a et que nous exécrons, de toute l’horreur incompréhensible des choses, multiples, souvent insondables et intouchables, devant toute la sagesse dont manque

ce monde.

Face à l’impuissance que nous éprouvons devant elles, parce que

nous ne comprenons pas ou que le courage nous échappe. 

Elle est une arme que l’on peut brandir avec fougue.

Parce qu’elle est sobre et crue, parce qu’elle comprend des choix,

des décisions, des visions de soi, du monde, qu’elle permet l’écoute

et le silence.

Qu’elle permet de percevoir l’Univers.

Qu’elle permet qu’on se taise.

Qu’elle produit les engagements, les plus urgents, les plus nécessaires, les plus vitaux. Parce qu’il n’y a que ça qui compte.

Elle est l’instrument de la lutte toute entière.

En cela, l’évidence de cette convocation d’amour et de sens, à deux, entre frères s’écoutant et se voyant grandir, pétris de frustrations et de contradictions, d’envies et de verves.

Pour cette nécessité d’être dans ce monde que l’on traverse.

Répondre avec des crocs et des sons, s’inscrire dans le temps et le faire résonner avec tout ce qu’il y a de possible.

Être toujours sensible et furieusement violent.

Avec tout l’intime.

Et s’abandonner à cela.

Faire cette chose ensemble comme on fait un monstre,

Nous laissant nous entraîner dans les eaux les

plus pures et les plus tumultueuses.

Pour mieux dire et ressentir,

Pour aller vers de grandes choses par des voies étroites.

Et se laisser tomber tout entier.

Respice finem « Considère la fin. »

Pour mieux comprendre.

Nous voulons vivre ce que nous sommes.

L’injecter dans la musique et les mots.

« Moi, comme les chiens, j’éprouve le besoin de l’infini. »

 

Lautréamont« Chants de Maldoror »

Thomas Delpérié -